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Compte-rendu de la conférence

Février 2006

Vous trouverez ci-dessous les supports des présentations des 2 intervenants suivis du commentaire des diapositives de M. Jancovici.
Bonne lecture !


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Présentation de JM Jancovici


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Présentation de K. Kawamata

Exposé de M.Jancovici

Diapo 1 (présentation)
Bonsoir, alors je vais, dans la 1ère partie de cette intervention, faire un espèce de pot pourri qui va naviguer dans les divers termes de la 1ère planche que vous avez sous le nez, c’est-à-dire que je vais vous parler un petit peu du changement climatique, un petit peu de ce que fait l’Occident, un petit peu de ce que fait la France, un petit peu de croissance, et un petit peu de la difficulté qu’il y a à concilier tout cela.
La 1ère chose que je vais essayer de vous dire c’est que les problèmes dont on va discuter maintenant sont des problèmes qui n’ont rien de qualitativement nouveaux : ce sont des problèmes qui sont quantitativement nouveaux. En d’autres termes, on a des raisons de s’inquiéter du changement climatique, on a des raisons de comparer la politique de la France, du Japon et de qui que ce soit d’autres, parce qu’on a affaire à un changement dans le nombre de zéro des processus qu’on est en train d’examiner.

Diapo 2
Le fait que l’on utilise de l’énergie est extrêmement ancien, ça fait plusieurs centaines de milliers d’années que l’énergie est un compagnon de route de l’homme. Du reste, un voisin illustre de cette institution (un peu plus haut dans la rue) aime bien, comme un certain nombre de confrères médiatiques, utiliser l’expression « nouvelles renouvelables » pour des trucs qui sont extrêmement anciens et qui ont été les premières énergies qui ont accompagné la première mécanisation de l’homme : il y avait des moulins à roue dans l’antiquité, il y avait des moulins à vent dans l’Antiquité et au Moyen-Age, etc... Tout ça, ce sont des choses qui sont antédiluviennes. Même les énergies fossiles, il y a des traces de leur exploitation il y a extrêmement longtemps, et là aussi ce qui caractérise l’ère moderne, ce n’est pas le fait qu’on en utilise, c’est le fait qu’on a changé le nombre de zéros dans l’utilisation.
Donc encore une fois, les questions dont on va parler maintenant, sont des questions qui se distinguent des problèmes qui étaient évoqués il y a quelques siècles ou quelques millénaires par le nombre de zéro. Alors on est dans une école d’ingénieur, encore une fois, j’insiste vraiment là-dessus, c’est le changement d’ordre de grandeur qui fait le problème, ce n’est pas les processus qualitatifs en eux-mêmes.

Diapo 3
Un 1er changement d’ordre de grandeur : c’est le nombre de consommateurs.
Voilà l’évolution démographique rapportée sur une période longue à l’échelle des temps quasi géologiques. Vous voyez que depuis que la population humaine s’est sédentarisée, on l’a multiplié par mille, en gros (en ordre de grandeur), donc on a rajouté 3 zéros dans cette affaire.
Vous voyez que l’explosion démographique de la 2ème moitié du 2ème millénaire est plus ou moins concomitante du début de l’utilisation des énergies fossiles. Et du reste, on peut se poser la question de savoir si l’on pourrait faire vivre 6 milliards de personnes sur terre sans ces énergies abondantes... Réponse : c’est pas trivial.

Diapo 4
Le 2ème changement dans le nombre de zéros : c’est la quantité d’énergie utilisée par terrien (là il ne s’agit que d’un seul zéro).
En gros, la quantité d’énergie commerciale (le bois exclu) utilisée par personne a été multiplié par 7 en un siècle. Le fait que ça se stabilise en apparence depuis le milieu des années 70 est une illusion due à l’arithmétique. C’est du au fait que la démographie des gens qui sont sous la moyenne va plus vite que la démographie des gens qui sont au-dessus de la moyenne.

Diapo 5
Regardons un tout petit peu de quoi est faite cette consommation d’énergie dont vous allez voir qu’elle a une influence sur le climat puis sur la France, sur le Japon et sur tous les autres.
Alors, là aussi, il faut prendre un petit peu de recul : l’énergie c’est pas seulement de l’électricité et en fait, c’est surtout autre chose que de l’électricité.
Vous avez ici des consommations en kWh pour un certain nombre d’actes de la vie courante, enfin qui est de la vie courante aujourd’hui et qui n’était absolument pas courant il y a encore pas si longtemps. Ce qu’on considère comme faisant partie de la vie courante aujourd’hui, il faut voir que c’est pour l’essentiel des choses qui sont extrêmement récentes.
Vous voyez que si l’on compte en kWh, les grosses consommations d’énergie ne sont absolument pas dans le fait d’éteindre la lumière, mais dans les grosses consommations : le chauffage, les achats de produits manufacturés et les déplacements. Voilà où sont les grosses consommations d’énergie aujourd’hui.
Dans les produits manufacturés, il y a plein d’énergie. Par exemple, pour fabriquer l’ordinateur que je suis en train d’utiliser, il a fallu dépenser quelques milliers de kWh en d’autres termes, il y a l’équivalent de 300 à 400 kg de pétrole dans l’ordinateur. Bien entendu, quiconque achète cet ordinateur achète en même temps les 4000 kWh d’énergie que l’industrie a du dépenser pour fabriquer l’ordinateur en question.

Diapo 6
Pour ceux qui n’aiment pas les kWh ou les tonnes équivalents pétrole ou les gigaJ, il y a une unité d’énergie qui peut être très intéressante : l’équivalent esclaves. C’est quoi ? C’est tout simplement l’énergie mécanique qu’un être humain est capable de restituer sur une journée selon qu’il utilise ses bras ou ses jambes.
Petit calcul pour l’énergie qu’on peut restituer avec les jambes : pour 1 personne avec son sac à dos (=100kg), qui monte 2000m de dénivelé en montagne en 1 journée, en appliquant E=mgh on trouve E= 2.106 J soit ½ kWh restitués.
Ainsi, quand on fait travailler quelqu’un toute une journée :
-  avec ses jambes = ½ kWh
-  avec ses bras = 0.05 kWh (ordres de grandeur).
Dans 1L d’essence, il y a 10 kWh soit le travail de 10 personnes sur une journée. Donc l’énergie fossile ne vaut rien (1000 fois moins cher que le travail humain). Moyennant quoi, nous avons tous (le moindre retraité, étudiant, smicard, etc...) l’équivalent d’une centaine d’esclaves à notre disposition en permanence. Et ces esclaves s’appellent les moyens de transport, les machines industrielles, le chauffage central, les ascenseurs, etc..
Voilà la condition de l’occidental moderne, français ou japonais. Donc la modestie, si l’on se place du point de vue de la physique, n’est plus de ce monde en Occident.

Diapo 7
Si vous mettez bout à bout la quantité d’énergie consommée et la croissance démographique, vous obtenez toujours une très belle exponentielle.
Vous voyez que les énergies dites fossiles, c’est-à-dire :
-  gaz,
-  pétrole (fossile un peu recuit de plancton qui s’est déposé il y a quelques centaines de millions d’années),
-  charbon (fossile de fougère qui a poussé au Carbonifère)
font à peu près 80% de la consommation d’énergie de l’humanité, et bien évidemment, c’est ce qui va poser problème dans ce dont on va parler après.
A noter : aucune forme d’énergie n’en a jamais tue une autre. En particulier, il y a une croyance couramment répandue (parce qu’en France on n’exploite plus de mine de charbon) qui voudrait que le charbon soit :
-  1 : une énergie du passé
-  2 : une énergie des pays pauvres.
Ce sont 2 idées parfaitement fausses.
D’abord, le charbon n’est absolument pas une énergie du passé, c’est tout à fait une énergie du présent et vous allez le voir peut-être, malheureusement, d’avenir. Il se trouve que sur les 5 dernières années, c’est la forme d’énergie dont la consommation a cru le plus vite.
Ensuite, c’est avant tout une énergie des pays riches, pour la raison essentielle que les 2/3 du charbon extrait sur Terre servent à faire de l’électricité et que l’électricité est avant tout une énergie des pays riches.
Donc le charbon est avant tout une énergie des pays riches et n’est absolument pas une énergie du passé, contrairement à ce qu’on pourrait penser.

Diapo 8
Si l’on en revient un tout petit peu plus à la question initiale. Voilà à quoi ressemblait la croissance économique (reconstituée, évidemment, car le PIB n’est pas un agrégat qui date de 1900, c’est postérieur) de l’humanité sur le dernier siècle. Vous voyez qu’en gros le produit économique a été multiplié par un facteur 20.

Diapo 9
Pendant ce temps là, le prix de l’énergie (ex : prix du pétrole, énergie dominante dans le monde et en France) est resté, en dollars constants, à peu près stable pendant un siècle. Puis on a eu un choc, et puis c’est redescendu presque au même niveau, puis là ça remonte un peu. Il faut bien voir que le prix de l’énergie rapporté au pouvoir d’achat (au PIB) est quelque chose qui, en Occident, a été divisé par 5 à 10 en l’espace d’un siècle.
Donc contrairement, là aussi, à une idée couramment répandue, l’énergie ne coûte pas de plus en plus cher, l’énergie coûte de moins en moins cher (attention à ne pas se tromper avec les euros courants !)
Illustration : temps qu’il faut travailler pour se payer 1L d’essence (ainsi rapporté au pouvoir d’achat) :
-  en 1980 : ½ h de SMIC (de l’époque)
-  aujourd’hui : 10 min de SMIC

Diapo 10
Cette baisse continue du prix de l’énergie est très vraisemblablement un des moteurs de la croissance économique. Depuis 1 siècle 1/2 , vous voyez que les émissions de CO2 ont suivi très exactement le chemin du développement industriel mondial.
1850 : 2ème révolution industrielle, on commence à s’adonner dans les grandes largeurs aux joies de la machine à vapeur.
Et vous voyez, que, si je vous reprojette la courbe du PIB mondial (diapo 8), on a, à peu de choses près, quelque chose d’homothétique avec ça. Vous remarquez que cette corrélation (à la hausse comme à la baisse) est assez bien respectée. Par exemple :
-  1929, la Grande Dépression : baisse du CO2 mondial, notamment aux Etats-Unis
-  1945 : même topos
-  1974 et 1979, les 2 chocs pétroliers : même topos
-  1989 la chute du mur de Berlin et la récession très forte qui a suivi dans les pays de l’Est : leurs émissions se contractent.
Ainsi, à la hausse comme à la baisse : excellente corrélation entre les émissions de CO2 d’origine fossile (quantité de gaz et de charbon que l’on consomme) et la croissance économique.
Cela pose une question intéressante. Les émissions de CO2 appartiennent au monde physique. Et comme on a un stock initial limité, la consommation de ce stock ne peut pas croître indéfiniment. Non seulement cela, mais sur le long terme ça doit même tendre vers 0 : ça va passer par un maximum et tendre vers zéro à l’infini, ça ne peut pas rester constant. Donc on est sûr qu’un jour les émissions de CO2 vont décroître : quid de l’activité économique au moment ou ça va arriver ? Dans quelles conditions cela va se passer ? C’est la seule question qui mérite d’être posée. Le fait que ça diminue un jour, c’est quelque chose qui est non négociable et absolument inexorable. La seule question encore une fois est : est-ce qu’on va le gérer ou est-ce qu’on va le subir ?
Toutes choses égales par ailleurs, la diminution des émissions de CO2, si cette corrélation reste valable, devrait se placer dans le cadre d’une récession économique longue, perpétuelle, importante.

Diapos 11 et 12
Vous avez là 2 graphiques qui représentent :
-  l’un le prix du baril aux Etats-Unis
-  et l’autre le taux de chômage l’année qui suit, toujours aux Etats-Unis.
Vous voyez, là aussi, quelque chose (qui à mon avis saute aux yeux) qui est que l’activité humaine dépend pour le moment de la faiblesse du prix d’une énergie fossile qu’est le pétrole. Là aussi ça pose la question : qu’est-ce qui se passe si l’on ne se déshabitue pas d’une ressource qui est disponible en quantité finie avant que ce ne soient les mathématiques qui se chargent de faire respecter la baisse de la consommation ?

Diapo 13
Si l’on en revient au climat, on sait aujourd’hui que ces émissions de CO2 croissantes ont modifié de manière extrêmement discernable la quantité de CO2 dans l’air. Vous avez sur la partie basse de ce diagramme une courbe qui reconstitue sur 400 000 ans la quantité de CO2 qu’il y avait dans l’atmosphère. C’est reconstitué à partir des analyses de bulles d’air que vous avez dans les carottes extraites des glaces de l’Antarctique.
Attention c’est un graphique qui se lit en remontant dans le temps à partir de la droite.
Ce graphique montre que la quantité de CO2 dans l’air sur les 400 000 derniers siècles (exception faite du dernier siècle qui n’est pas représenté) s’est promenée entre 180 et 280 ppm.
Cette concentration était à peu près stable à l’échelle du millénaire et puis craque, ça se met à monter brusquement. Il se trouve que cette augmentation brusque date du début de la Révolution industrielle.

Tous les symboles que vous avez sur la courbe du haut renvoient à des carottages distincts qui ont été faits dans la glace. Le trait continu, ce sont des mesures en continu que vous commencez à avoir un peu partout sur la planète. Historiquement, les premières de ces mesures se sont faites à Hawaï. Maintenant ça se fait en continu, d’un peu partout.
Aujourd’hui en 2006, on est quelque part entre 375 et 380 ppm, donc l’exponentielle continue et elle vit sa vie. Si vous rapportez cette élévation à l’échelle de la courbe du bas, vous avez un trait vertical de cette taille là, à peu de choses près. C’est déjà une discontinuité parfaitement perceptible. Et si l’on a des émissions qui restent simplement constantes, et bien voilà où cela nous amène, toujours à l’échelle de la courbe du bas, dans un siècle... On aurait quelque chose qui serait extrêmement brutal dans la composition chimique de l’atmosphère en ce qui concerne le CO2.
Vous allez me dire : 280 ppm cela ne fait quand même pas grand chose (0.03%), pourquoi s’en faire pour quelque chose qui est présent à une teneur si faible ? Je vous rappelle qu’il faut un pourcentage beaucoup plus faible que cela d’arsenic pour tuer un homme. Donc vous pouvez quand même avoir des composés à la surface de la planète qui, malgré une teneur extrêmement faible, jouent un rôle. Il y a là un espèce d’effet transistor : ça pilote, ça gouverne des flux qui sont considérablement plus importants en ordre de grandeur, et c’est exactement ce qui se passe avec le CO2 dans l’atmosphère.

Diapo 14
Vous n’avez pas que le CO2 dans les gaz à effet de serre, vous en avez d’autres qui sont un peu moins connus. Il y a :
-  le méthane, qui est essentiellement d’origine agricole
-  le protoxyde d’azote, qui est également essentiellement d’origine agricole
-  des gaz industriels qui sont fabriqués à partir des hydrocarbures (que l’on appelle des halocarbures) dans lesquels on a déshabillé partiellement ou totalement une molécule d’hydrocarbure de son hydrogène qu’on a remplacé par des halogènes.
Tout ça, ce sont des gaz à effet de serre et vous voyez que tout cela prospère de plein boum et grimpe joyeusement.

Diapo 15
Si l’on regarde, par origine, d’où viennent les émissions de gaz à effet de serre, la très mauvaise nouvelle est qu’en gros, il y en a partout. C’est ça le problème...
Le changement climatique (et du reste la consommation d’énergie), n’est absolument pas un problème que l’on peut traiter toutes choses égales par ailleurs, comme ça peut être le cas pour certains problèmes environnementaux.
L’affaire du changement climatique est un problème qu’on ne peut régler qu’en touchant à tout, puisque les émissions sont partout. Vous n’avez pas 1 secteur qui concentre 80% des émissions et sur lequel vous avez un faible nombre d’acteurs impliqués, un faible nombre de consommateurs, un faible nombre de producteurs et puis vous tapez sur la tête de tous ces braves gens, vous leur dites d’être raisonnables (exactement comme ce qui s’est passé pour les CFC) et on finit par régler le problème.
Là c’est tout ce qui fonde le développement occidental moderne qui est à l’origine du problème, absolument tout :
-  le fait de manger (et en particulier de la viande) est à l’origine d’1/4 des émissions ;
-  le fait d’acheter des produits manufacturés est à l’origine d’1/4 des émissions, si l’on réintègre la production électrique qui y est liée. Je précise qu’en France, la production électrique fait très peu de CO2 mais dans le monde ça en fait énormément ! C’est même la 1ère source d’émission de CO2 ! 40% de l’électricité mondiale est faite au charbon et 20% au gaz : contrairement à ce que dit M. Sarkozy le pétrole n’occupe que quelques % de la production électrique mondiale...
-  20% des émissions sont dues au transport (donc vous voyez, ce n’est pas 80% du problème, mais seulement une part du problème !) ;
-  20% liées au chauffage des bâtiments et à leur consommation électrique, là aussi, pour l’essentiel, ailleurs dans le monde qu’en France ;
-  enfin, les halocarbures ne sont pas impliqués.
Manger, se déplacer, acheter des produits manufacturés, se loger : tout ça contribue au changement climatique donc ce n’est absolument pas, encore une fois, un problème qu’on peut régler toutes choses égales par ailleurs.

Diapo 16
Il se trouve aussi que c’est un problème qui a la caractéristique d’avoir des effets extrêmement différés par rapport aux causes : une fois que vous avez mis des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, ils y restent longtemps. Et quand je dis qu’ils y restent longtemps, l’image que l’on peut représenter c’est : on émet aujourd’hui mais ce sont mes enfants, mes petits-enfants voire mes arrières petits enfants qui en recevront le complément de facture. Et bien évidemment, ce complément de facture n’est absolument pas inclus aujourd’hui dans le prix du litre d’essence, ou dans le prix du m3 de gaz, ou dans le prix de la tonne de charbon.
C’est un problème extrêmement différé dans le temps et donc évidemment dans l’espace. Ainsi, le lieu où s’appliqueront les conséquences les plus importantes du changement climatique (si tant est qu’on puisse les hiérarchiser) n’a aucune raison de coïncider avec les lieux des plus fortes émissions.
Ce qui veut dire que, les gens gérant tous leurs intérêts, la question que tout le monde va avoir envie de se poser est la suivante : même si je fais partie des plus forts émetteurs, est-ce que je n’ai pas une petite chance de ne pas être trop concerné par les conséquences ? Evidemment, dans le jeu international, c’est une question que les gens vont légitimement se poser.

Diapo 17
Si l’on parle d’avenir, il y a quelque chose qu’il est important de garder en mémoire, c’est qu’aucun physicien ne sait vous donner une photo du système climatique en 2100 si vous ne lui précisez pas à quoi va ressembler la tabagie de la planète d’ici à 2100. En d’autres termes, si vous ne lui précisez pas quelles vont être les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2100. Si vous ne lui donnez pas cette hypothèse en entrée (qui est une hypothèse exogène pour les physiciens), le physicien ne sait pas vous dire à quoi ressemblera le système climatique en 2100.
Voici très sommairement les caractéristiques des scénarii sur lesquels travaillent actuellement les physiciens :
-  En ce qui concerne le CO2 : l’hypothèse basse, c’est que les émissions restent à peu près constantes. Donc l’hypothèse « un météorite tombe sur Terre », craque ça passe par zéro, n’est pas exploré, l’hypothèse « on fait la division par 4 » annoncée par M. De Villepin ou par M. Raffarin avant lui, n’est pas exploré non plus, etc... et l’hypothèse haute (à laquelle je ne crois pas car je pense qu’il n’y a pas assez de combustibles fossiles sur Terre) c’est que les émissions sont progressivement multipliées par 5. Mais je vous dirai après à quoi ça correspond en termes de développement socio-économique.
-  En ce qui concerne les gaz essentiellement d’origine agricole (méthane et N2O) : L’hypothèse basse c’est toujours une constante et l’hypothèse haute c’est une multiplication par 2. La raison de ce plus faible écart, c’est tout simplement lié au fait que vous avez des hypothèses démographiques à la base de ces scénarios, une fois qu’on a fait une hypothèse démographique, on suppose que les gens mangent et donc on suppose qu’on est plus tenu dans le scénario par les émissions d’origine agricole.

Diapo 18
Alors ces émissions croissantes, on va les mettre dans un modèle. Un modèle c’est un logiciel. Les physiciens jouent avec un modèle de climat qui vise à reproduire les grandes tendances d’un système climatique. Ce n’est pas un logiciel qui reproduit la Terre point par point (de toutes façons ça n’aurait pas de sens, c’est trop chaotique). C’est un logiciel dans lequel on découpe le monde en boîtes à chaussures et vous considérez chaque boîte à chaussure comme un tout homogène.
NB : une boite à chaussures pour pieds plats quand même : ça fait de l’ordre de 100km sur l’horizontale et de quelques centaines de mètres sur la verticale.

Diapo 19
Et vous vérifiez bien évidemment que si vous demandez à votre logiciel d’écrire l’histoire que vous avez déjà observée, il vous raconte une histoire à peu près comme celle qu’on a pu voir. Vous voyez par exemple que pour les températures, c’est le cas, en tendance encore une fois, ce n’est pas fait pour faire de la météo !
Et quand vous laissez le modèle tourner tout seul, sans lui mettre un forçage, il vous met à peu près les zones tempérées là où elles doivent être, il vous reproduit bien le cycle des saisons, il vous met à peu près les courants océaniques comme ils existent. Vous vérifiez qu’il fait tout ça avant de lui faire parler d’avenir évidemment.

Diapo 20
Si l’on parle d’avenir, et si l’on met en perspective l’élévation possible de température au XXIème siècle avec ce qui s’est passé au 2ème millénaire, voilà ce que ça donne... Vous avez au 2ème millénaire une température de l’hémisphère Nord dont vous voyez qu’elle était, en moyenne, de l’ordre d’1/2 degré plus froide que ce qu’on avait en 1990 (température de référence prise en 1990).
Vous voyez qu’en gros, on était une fraction de degré en-dessous, ça a pu varier en plus ou en moins d’une fraction de degré et ces oscillations ne sont pas nécessairement faciles à discerner avec la manière dont les physiciens travaillent parce qu’il n’y avait pas de thermomètre il y a quelques siècles donc ce sont des températures reconstituées avec essentiellement des analyses isotopiques sur de la glace, sur des coraux. Ainsi, la température des périodes anciennes est reconstituée avec une marge d’erreur.
Ce qui veut dire que, l’élévation de température qu’on a eu au XXième siècle étant toujours du même ordre de grandeur que la barre d’erreur pour les époques anciennes, la seule amplitude ne permet pas de trancher avec certitude sur « est-ce que c’est nous, totalement nous, pas totalement nous ? ». Il faut d’autres renseignements pour pouvoir y répondre.
Le débat est toujours ouvert concernant la 1ère moitié du XXème siècle. Par contre, pour la 2ème moitié du XXème siècle, le débat est beaucoup plus refermé, en ce sens qu’aucune variation naturelle ne permet de rendre facilement compte de ce qu’on a observé et en particulier d’une caractéristique du réchauffement de cette 2ème moitié qui est que les températures ont monté plus vite quand il n’y avait pas de soleil que quand il y en avait : ça a monté plus vite en hiver qu’en été aux moyennes latitudes, plus vite aux pôles qu’à l’équateur, plus vite la nuit que le jour. Tout ça, c’est très difficile à expliquer avec une élévation de l’activité solaire qui aurait du se traduire par des hausses de températures plus marquées quand il y a du soleil que quand il n’y en a pas. Par contre, c’est très cohérent avec l’effet de serre qui intercepte le rayonnement terrestre.

Si vous regardez ce que donne la mise en perspective des variations de la températures aux époques anciennes avec la température possible à l’avenir, vous vous rendez compte que ce qui est important en fait, ce n’est pas ce qu’on a vu au XXème siècle (qui est une fluctuation du même ordre de grandeur que les variations naturelles) mais ce qu’on pourrait connaître au XXIème siècle (et là, on change d’ordre de grandeur). Encore une fois, c’est l’ordre de grandeur qui fait le problème, pas le fait qu’on ait des fluctuations climatiques qu’on a toujours connues.
La bonne question c’est : quelle est la vitesse du changement qui est tolérable pour une civilisation sédentaire de 4 milliards d’individus ?
On risque de changer d’ordre de grandeur au XXIème siècle avec des émissions qui resteraient simplement constantes. Donc le monde tel qu’on le connaît aujourd’hui, du point de vue des émissions, a déjà dépassé le stade du développement durable.
Le scénario haut, c’est une hypothèse démographique importante (on gagne quelques milliards d’individus), et on considère que le niveau de vie non négociable de l’humanité c’est le niveau de vie d’un Polonais actuel. Pourquoi d’un Polonais actuel ? Parce qu’en Occident, on a tendance à penser que c’est plutôt un minimum qu’un maximum et par ailleurs ce sont des gens qui ont pleins de charbon et il se trouve que le charbon est l’énergie dominante à la surface de la planète, il y en a à peu près 10 fois plus que du pétrole. Donc c’est pour ça, c’est volontaire (rien à voir avec le referendum sur la constitution). C’est simplement pour illustrer ce que signifie une multiplication par 5 des émissions voilà une trajectoire socio-économique qui correspond à ça.
Et là, on parlerait d’une élévation de température qui serait plutôt de l’ordre de 5° avec les modèles qui étaient utilisés jusqu’en 2000 et vous allez voir que ces modèles n’incluaient pas un couplage qui devrait vous intéresser dans cette école entre le climat et la biosphère, entre le climat et la cycle du carbone et qui pourrait tirer tout cet ensemble de courbes de manière très significative vers le haut.

Diapo 21
Quelques degrés en plus, on ne sait pas ce que c’est. Personne n’a jamais fait l’expérience.
Il n’existe pas une autre planète dans le système solaire où quelques milliards d’êtres humains se seraient amusés à faire monter la température de quelques degrés. Depuis qu’il y a une humanité sur Terre, la température planétaire n’a jamais été supérieure de quelques degrés à ce que l’on a aujourd’hui, et surtout elle n’a jamais monté de quelques degrés en un siècle. Donc on ne sait pas.
Ce qu’on a vécu (on = quelques millions de nos ancêtres, pas quelques milliards de contemporains), c’est de passer de l’ère glaciaire à l’ère interglaciaire que nous connaissons actuellement. L’ère glaciaire a commencé de s’achever il y a 20 000 ans (il y a 20 000 ans, il y a eu le maximum glaciaire, où il faisait le plus froid du quaternaire) et la température a gagné quelques degrés pour s’établir à la température moyenne que nous connaissons aujourd’hui. Donc la différence entre les mammouths rue Claude Bernard et les étudiants rue Claude Bernard, c’est en gros 5° de température moyenne de la planète. Voilà ce que c’est la différence entre une ère glaciaire et l’ère moderne, ce n’est pas 25° ou 50°, c’est 5° en plus.
Vous voyez que c’était un monde radicalement différent :
-  vous n’aviez pas de Danois, pas d’Ecossais, de Canadiens (ils étaient sous la glace),
-  et vous n’aviez pas beaucoup d’étudiants à Paris-Grignon, pour l’excellente raison que la population française de l’époque était inférieure à celle du Vème arrondissement d’aujourd’hui. L’écosystème à l’époque ressemblait à la Sibérie et était capable de supporter une petite centaine de milliers de prédateurs de la taille de l’homme
-  la Manche n’existait pas, l’océan avait baissé de 100m à cause de l’augmentation des calottes polaires.
-  la différence de température était très inégalement répartie par rapport à aujourd’hui
Tout ça pour dire que quelques degrés de hausse, c’est un changement d’ordre de grandeur par rapport à une fraction de degrés de hausse et c’est extrêmement difficile d’imaginer dans le détail tout ce que ça pourrait donner.

Diapo 22
Si l’on s’intéresse aux conséquences de cette affaire. D’abord, elles vont dépendre, comme je le disais tout à l’heure des émissions. Vous allez en avoir un certain nombre qu’on peut imaginer. Mais surtout, on rentrerait dans une évolution de plus en plus inédite. Encore une fois, quelques degrés de hausse en un siècle, c’est une transition d’ère climatique mais au lieu que ça se passe en 10 000 ans, ça se passe en un siècle et au lieu que ça s’applique à quelques millions d’individus, ça s’applique à 6 milliards... C’est une transition d’une vitesse très importante, sur laquelle il sera toujours très difficile d’avoir à l’avance une visibilité importante.
L’idée qu’il faut garder : si ce chemin là est suivi, on aura nécessairement des surprises, c’est-à-dire des trucs qu’on n’est pas capable d’imaginer aujourd’hui. Parce que bien évidemment, les conséquences les plus dommageables pour les sociétés humaines, c’est celles qui se situent au sommet du château de cartes, ce sont les effets domino, c’est les trucs qui arrivent tous en même temps, etc... et ça vous n’allez pas demander à un physicien de vous imaginer ce genre de trucs. Le physicien va vous parler de température moyenne, point, et c’est très bien qu’il s’arrête là. Simplement, c’est pas d’une hausse de la température moyenne qu’on va peut-être souffrir, c’est du truc qui est au sommet du château de cartes et qu’il est totalement impossible de s’imaginer dans le détail.

Diapo 23
Je vais vous parler de l’intéraction entre le climat et le cycle du carbone. Vous voyez que le cycle du carbone est quelque chose qui fait échanger des grandes quantités de carbone entre un certain nombre de compartiments de la planète.

L’homme, dans cette affaire, n’intervient (en valeur absolue) que dans des flux relativement modestes, comparés aux échanges naturels :
-  l’utilisation des combustibles fossiles porte sur quelques milliards de tonnes de carbone par an émis dans l’atmosphère
-  le changement d’usage des sols (= la déforestation) met de l’ordre du milliard de tonnes de carbone dans l’air parce que la déforestation c’est essentiellement du défrichement, l’obtention de nouvelles surfaces agricoles et en général on brûle ce qu’on a coupé, une fois que c’est coupé.
Vous voyez encore une fois que comparé aux 90 milliards de tonnes que l’océan met dans l’atmosphère ou aux 60 que les écosystèmes mettent dans l’atmosphère c’est pas grand chose. Mais ces 2 compartiments de la planète reprennent, pour le moment, plus qu’ils ne mettent, c’est-à-dire que :
-  l’océan reprend plus qu’il n’a émis dans l’atmosphère,
-  les écosystèmes continentaux reprennent plus qu’ils n’ont mis dans l’atmosphère.

Les échanges entre l’atmosphère et l’océan, c’est essentiellement de la physique : c’est de la dissolution du CO2 dans l’eau de mer. Il se trouve que l’eau de mer dissout mieux le CO2 quand elle est plus froide que quand elle est plus chaude. Donc là où vous avez, à la surface de l’océan, des masses d’eau en train de se refroidir, ça vous pompe du CO2, là où vous avez des masses d’eau en train de se réchauffer ça vous en recrache (celui qui est recraché est bien sûr celui qui a été absorbé un peu avant, etc...) Ce système est dépendant de la température : si vous augmenter la température moyenne de l’océan superficiel, ça va avoir tendance à cracher un peu plus que ça n’absorbe et le système perd de son efficacité.

Vous avez aussi, en ce qui concerne les écosystèmes continentaux un flux montant et un flux descendant :
-  le flux descendant, vous le connaissez très bien, c’est la photosynthèse
-  et puis vous avez 2 flux montants : la respiration et la décomposition de l’humus, en première approximation.
Et quand vous montez la température, vous avez évidemment le flux descendant qui, dans un premier temps, va augmenter : il fait plus chaud, or le cycle de l’eau s’intensifie quand il fait plus chaud donc vous avez en moyenne un peu plus d’eau et puis vous avez un peu plus de CO2 dans l’air donc vous avez un peu plus à manger. Donc la première réponse va être d’accélérer la croissance des plantes.
Vous avez exactement la même chose au niveau de l’émission des sols car quand vous montez la température, la décomposition de l’humus a tendance à s’accélérer et donc le flux montant a aussi tendance à s’accélérer.
Et puis, si vous augmentez suffisamment la température, vous allez commencer à stresser les écosystèmes terrestres donc le flux photosynthétique va s’affaiblir, la respiration va s’affaiblir aussi mais le flux montant en provenance de la décomposition, lui, va avoir tendance à augmenter... et vous allez être dans un cas de figure où les écosystèmes terrestres vont se mettre à dégazer du CO2 de manière nette. En fait, c’est très exactement ce qui s’est passé en Europe en 2003, l’année de la canicule...

Diapo 24
Là il y a une reconstitution qui a été faite par une équipe de physiciens de ce qui s’est passé en Europe l’année 2003 (pas seulement l’été). Vous voyez qu’en gros, l’essentiel de l’Europe a dégagé du CO2 cette année là et n’en a pas séquestré. En d’autres termes, si vous faites le bilan net en 2003, déjà avec les conditions climatiques de 2003, de la photosynthèse, de la respiration et des émissions des sols, vous avez un flux net positif vers l’atmosphère, et pas du tout une séquestration en provenance de l’atmosphère.
Ce qui veut dire, soit dit en passant, que toute réponse au changement climatique qui consiste à dire « je vais planter de la biomasse », c’est peut-être une bombe à retardement, parce que c’est peut-être du CO2 que vous mettez sur le sol pour le moment et qui va se dépêcher de repartir dans l’atmosphère un peu plus tard. Par ailleurs, ça ne change absolument rien au problème des réserves pétrolières, évidemment : le fait de planter des arbres n’augmente pas la quantité de pétrole sur Terre...

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2ème résultat, qui a été publié récemment : c’est une mesure par échantillonnage, à 25 ans d’intervalle, de la teneur en carbone des sols en Angleterre.
Vous voyez que l’essentiel du sol Grand-Breton a perdu du carbone sur les 25 ans qui viennent de s’écouler. Le taux de carbone n’est pas resté constant sous l’effet des végétaux morts venant l’alimenter et de la décomposition de l’humus venant le diminuer, il a vraiment diminué en quantité nette sur les 25 dernières années. L’une des hypothèses possibles (il est trop tôt pour être conclusif), c’est que c’est l’effet de l’augmentation des températures qui s’est déjà fait sentir.

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Vous allez maintenant voir le résultat plus macro, dans lequel les Anglais ont couplé un modèle de climat avec un modèle de végétation. Dans ce modèle de climat couplé au modèle de végétation, on part de 1860. La réponse de la végétation et du sol à l’augmentation du CO2 dans l’air et à l’augmentation des températures, c’est de croître l’un comme l’autre. Donc le stock de carbone dans la partie aérienne des plantes et le stock de carbone dans le sol ont tendance à augmenter. Puis passé un certain stade, vous allez commencer à saturer le sol, puis la végétation, parce que les écosystèmes seront un peu trop stressés.
Et vous voyez qu’à partir du moment où vous commencez à saturer le sol, très rapidement après, vous avez un déstockage et après, le système s’autoentretient pour la raison suivante...

Vous avez une élévation de température qui, si l’on ne faisait pas intervenir le cycle du carbone est ainsi... Mais comme il a tendance à stresser de plus en plus les écosystèmes, vous rajoutez de plus en plus de CO2 dans l’air par rapport à ce que vous auriez sans ce renversement de la pompe à carbone, et au lieu que le CO2 se mette à évoluer comme ceci, sous l’effet des seules émissions humaines dans le scénario qu’ils ont imaginé, le CO2 se met à évoluer plutôt comme ça... Au lieu que la température, en prenant simplement en compte la physique climatique, évolue comme ceci, et bien en couplant avec la biosphère, elle évolue plutôt comme cela... A partir du moment où vous avez renversé la pompe terrestre à carbone, vous ne voyez pas pourquoi elle s’inverserait de nouveau derrière.
Ce qui veut dire que vous rentrez dans une espèce de machine infernale où le climat s’échauffe de plus en plus donc vous augmentez de plus en plus les émissions de CO2 des sols, donc vous mettez de plus en plus de CO2 dans l’atmosphère, donc etc.. Vous êtes ainsi rentrés dans une boucle qui pourrait bien diverger pendant longtemps... Aujourd’hui, vous n’avez plus un physicien, qui vous dise « 6° c’est l’élévation maximale qu’on pourrait avoir » (enfin, ils ne l’ont jamais dit, mais c’est plutôt l’interprétation un peu erronée qui a été faite de leurs résultats qui conduisent à ça) donc on pourrait très bien avoir un phénomène d’emballement, et j’en reviens à ce que je disais tout à l’heure et je le redirai encore : le fait qu’on ne sache pas tout pour le moment ne doit pas nous rassurer à trop bon compte...

Diapo 27
Autre phénomène qui pourrait emballer le processus : le déstockage des hydrates de méthane. Vous avez à la surface de la planète une quantité mal évaluée de méthane qui est présente sous forme d’hydrates. Alors les hydrates, c’est quoi ? C’est un composé solide d’eau et de méthane, ça ressemble à de la glace, et ça se trouve dans des endroits où vous avez de fortes pressions et des températures pas très élevées. Vous mettez un peu de vapeur d’eau dans un gazoduc en zone froide et ça vous fait un très beau cristal d’hydrate de méthane, alors les pétroliers n’aiment pas du tout ça parce que ça vous bouche les tuyaux.
Vous en avez des quantités importantes à la surface de la planète, et à la faveur du changement climatique, ces hydrates de méthane pourraient très bien largué le méthane qu’ils contiennent : ça se réchauffe, l’hydrate se déstabilise, et la partie gaz donc le méthane fiche le camp dans l’atmosphère.
Il n’est pas du tout exclu que des largages massifs d’hydrate de méthane aient entraîné des changements climatiques massifs. Même à l’échelle du quaternaire, vous avez des variations très importantes de température qui ont eu lieu dans la dernière ère glaciaire et il est fort possible que ce soit lié à des largages d’hydrates de méthane, tout comme il y a eu une variation climatique relativement importante à la fin du Ternien et là aussi il est possible que ce soit lié à des largages de méthane.

Diapo 28
Simplement pour finir ce chapitre sur les risques, j’aimerais attirer votre attention sur le fait encore une fois, qu’on a affaire à un processus qui est mal défini, et qui le restera tout le temps, mais il est important de ne pas assimiler l’ignorance avec une police d’assurance. en d’autres termes, ce n’est pas parce qu’on ne sait pas, qu’on peut imaginer que l’on ne risque rien.
Quand un scientifique vous dit « je ne sais pas », il faut comprendre « je ne sais pas » et surtout rien d’autre. Et surtout pas encore une fois, comme trop de personnes qui voudraient être rassurées ou rassurer les autres, qui pensent que si l’on ne sait pas, c’est qu’on ne risque rien, donc pas la peine de s’en préoccuper : non, si l’on ne sait pas, c’est que l’on ne sait pas point.

Dernier point, quand on raisonne pour l’avenir, bien évidemment notre capacité de réaction ne va pas rester constante, et là en général, le nombre de zéro dans les dégâts change. Or l’abondance énergétique, à l’échelle de 50 ou de 100 ans, va profondément changer, très vraisemblablement pour le pire entre guillemets. En d’autres termes, l’énergie abondante est quelque chose qui, dans 50 ou 100 ans, risque de ne plus exister, ou du moins pas sous une forme aussi commode d’emploi actuellement qu’un réservoir de pétrole qui est très facile à employer.

Diapo 29
Si l’on parle maintenant des échelles de temps (c’est ce que je vous disais tout à l’heure sur les effets différés), on peut imaginer quelque chose comme ça pour les émissions de CO2 dans le siècle qui vient. Je vous ai expliqué que ça allait inexorablement décroître un jour parce que le stock de combustibles fossiles est en quantités finies, conduisant à l’hypothèse raisonnable que ce pic allait être franchi au cours du 21ème siècle, même en tenant compte du charbon, et bien vous voyez qu’au moment où l’on passe le pic des émissions, on est très loin d’avoir passé le stade maximum du CO2 dans l’air ou le maximum de l’élévation de température. En d’autres termes, au moment où l’on va passer le pic des émissions de CO2, la température va continuer à monter pendant longtemps à l’échelle d’une vie humaine derrière, encore quelques siècles.
Ce qui veut dire que si l’on attend que ce soit la pénurie de combustible qui se charge de régler le problème, en fait vous voyez qu’on va se retrouver avec 2 problèmes plutôt qu’un sur les bras, c’est-à-dire à la fois une énergie (le pétrole) facile d’emploi qui va aller en diminuant et un problème global d’environnement qui va aller en augmentant. Voilà la situation dans laquelle on se retrouve si l’on attend que ce soit la pénurie qui gère le problème... Si l’on attend que ce soit un changement climatique majeur (parce qu’il y a tellement de combustibles que c’est ça qui va être le premier facteur limitant) qui se charge là aussi de nous donner envie d’agir, et bien en fait, au moment où l’on va commencer à agir, la seule certitude qu’on aura c’est que ce sera pire derrière.
Evidemment, c’est très difficile d’agir dans un tel contexte (là on va tomber sur la question de la politique) parce qu’il faut avoir peu d’un truc qui n’est jamais arrivé et faire en sorte que ça n’arrive jamais, pas très facile...

Diapo 30
Si l’on regarde maintenant ce que la physique nous impose, c’est-à-dire si l’on parle de développement durable en termes de physique, voilà comment se présente le problème... Vous avez sur ce graphique les émissions de CO2 par personne pour un certain nombre de pays dans le monde, et c’est en tonnes de carbone par personne et par an. il se trouve qu’aujourd’hui quand vous mettez 2L de CO2 dans l’atmosphère, l’atmosphère en restitue 1, temporairement, aux écosystèmes continentaux et aux océans, et l’autre elle se le garde.
Ce qui veut dire, en 1ère approximation, qu’il faut diviser les émissions mondiales par 2 pour que le CO2 s’arrête de monter. Et, si vous voulez être dans le développement durable, vous êtes aussi dans un monde parfaitement équitable, donc on considère que les étudiants de Bangalore ont autant de droits que les étudiants de Paris, donc on donne le même droit à émettre à tout le monde, et bien vous vous rendez compte que « le droit à polluer », en ce qui concerne les individus, c’est ½ tonne de carbone par personne et par an, c’est ça le droit à polluer par personne et par an dans un monde parfaitement équitable et parfaitement durable, puisque le CO2 s’est arrêté de monter dans l’air.
Vous voyez que c’est diviser les émissions par 4 en France et par 10 aux Etats-Unis. Donc le monde du développement durable, c’est pas gagner 3%, c’est beaucoup plus.

Diapo 31
Tout ça, ça ne va peut-être pas vous dire grand chose. Mais voilà ce à quoi vous avez le droit dans le monde du développement durable. Vous avez le droit à un seul de ces items par an :
-  prendre une fois l’avion, c’est terminé, vous ne mangez plus, vous ne vous chauffer plus, vous ne vous déplacez plus, etc... Ça va peut-être vous faire sourire, mais l’avion démocratique ça a 30 ans ? 20 ans ? je ne sais même pas. Il y a 40 ans, il n’y a que les stars et les ministres qui avaient le droit de prendre l’avion et ça s’arrêtait là
-  de chauffer une maison pendant quelques mois
-  d’utiliser quelques milliers de kWh d’électricité par an
-  de pousser le caddie au supermarché pour y mettre quelques dizaines de kilos de produits manufacturés. Mais le 1er supermarché date de la fin des années 60. Encore une fois, la société de consommation que nous connaissons aujourd’hui ne date pas de l’homme des cavernes, c’est extrêmement récent.
Le monde que nous connaissons aujourd’hui, qui n’est pas durable, est extrêmement récent. Et faire le chemin « en arrière » en terme énergétique ou en terme de CO2 qu’il faut faire, ce n’est pas un bon jusqu’à l’âge de pierre, c’est un bon de quelques décennies. C’est ça qu’il faut garder en mémoire.

Diapo 32
Si l’on revient à la politique, il y a une très mauvaise raison de dire qu’il faut agir : ce sont les motifs macro-économiques. Tout simplement, parce que, comme vous n’avez pas de visibilité sur l’avenir, vous êtes incapables de donner une visibilité économique censée des dommages. Parce que qu’est-ce que c’est que l’économie ? C’est l’activité humaine, c’est rien d’autre. Le PIB c’est une somme de salaires, et quelques dividendes qui se promènent dans les coins. Voilà ce que c’est que le PIB.
Donc dire qu’il faut ou qu’il ne faut pas sacrifier le PIB pour sauver un actif naturel (qui, soit dit en passant, n’est nul part dans le PIB), c’est un débat qui est sans intérêt et qui n’a aucun sens. C’est exactement comme si vous discutiez du montant d’une prime d’assurance sans avoir aucune idée de la valeur de l’objet assuré.

Diapo 33
Par contre, ce qui a un intérêt, c’est de savoir ce que l’on fait, à partir du moment où l’on veut agir. Ce que les pays développés ont fait, c’est qu’ils ont commencé par signer puis ratifier un truc qui s’appelle « la Convention Climat » ou « la Convention Cadre des Nations Unies sur le changement climatique » qui est un truc qui a été signé au moment du sommet de la Terre à Rio en 1992 et qui a été ratifié par tous les pays du monde, en particulier les Etats-Unis, l’Australie etc.. C’est cette convention qui porte l’objectif ultime des négociations et qui dit qu’il faut stabiliser les concentrations des gaz à effet de serre à un niveau qui ne présente pas etc... Stabiliser les concentrations, en ce qui concerne le CO2, ça a déjà donné l’objectif : ça veut dire qu’il faut les diviser au moins par 2. Donc la convention climat porte implicitement l’objectif de division par 2 des émissions humaines de CO2.

Kyoto, c’est un protocole additionnel : on a mis un 1er appendice à cette convention en disant « voilà le 1er truc qu’on va faire c’est ça », et il y a des gens dans cette affaire qui ont des engagements et d’autres qui n’en ont pas. Il faut savoir que Kyoto, comme tous les traités, a besoin d’être ratifié par les pays signataires pour que ces derniers soient vraiment engagés. C’est comme dans toutes les négociations internationales : vous envoyez une délégation qui va signer le texte, simplement le texte ne devient vraiment opposable au pays en question que le jour où il ratifie, par un processus parlementaire, référendaire, etc... le texte en question. Il y a 2 grands pays développés qui n’ont pas ratifié le protocole de Kyoto.

Diapo 34
Les objectifs de Kyoto, vous les avez là, en 3ème position sur cette colonne, pour un certain nombre de pays. Vous voyez où ils en étaient à la date qui est là (en général 2001) par rapport à 1990 et la différence.
Par exemple, l’Allemagne avait pris l’engagement d’être à -21, ils sont actuellement à -17. Donc ils sont 3 points au-dessus de leur objectif de Kyoto : ils peuvent l’atteindre.
Et puis, vous voyez des pays qui sont totalement en dehors des clous d’une certaine manière : l’Autriche avait dit « on fera -13 », ils ont fait +14 actuellement. Ce qui voudrait dire que dans les quelques années qu’il reste, ils devraient faire -26 pour arriver à tenir leurs engagements de Kyoto...
Alors qu’est-ce que je pourrais en tirer de ce graphique ? Je pourrais en tirer la conclusion politiquement très incorrecte qui est « il ne suffit pas de causer pour faire ». En d’autres termes, ce n’est pas parce qu’on a pris un engagement, que l’engagement est nécessairement tenu. Un engagement, c’est une déclaration, une intention, ce n’est pas nécessairement un résultat.

Vous retrouvez dans cette affaire la récession très forte qui a touché un certain nombre de pays. Vous voyez que l’essentiel des pays qui ont des résultats intéressants (je dis bien l’essentiel, pas tous) en tous cas ceux qui ont les chiffres les plus forts, ce sont les pays de l’Est, qui ont connu une forte récession. Et la récession, comme je l’ai dit tout à l’heure, c’est un très bon moyen de tenir ses engagements, et c’est peut-être malheureusement celui qui nous est réservé...

Diapo 35
Il y a un professeur japonais qui s’appelle Kaya et à qui l’on attribue la paternité de cette petite équation qui dit « les émissions de gaz carbonique, c’est le produit de 4 facteurs » :
-  la population
-  le PIB/personne
-  l’intensité énergétique du PIB
-  le contenu en gaz carbonique de l’énergie
Comment évolue le contenu en gaz carbonique de l’énergie dans les années qui viennent ?
-  il faudra diviser les émissions de gaz carbonique par 2
-  il se trouve que si l’on suit les projections, la population augmentera de 50%
-  si l’on dit « le salut est dans la croissance », à 2% de croissance par an, ça vous multiplie la production par personne par 2.7 en 50 ans
-  concernant l’intensité énergétique de l’économie, la France a réussi à faire -25% en 30 ans. Mais, là-dedans, vous aviez la queue du programme électronucléaire. Alors on va être très gentil, on va dire que, pour le monde dans son ensemble, on arrive à faire -50% en 50 ans.
Et bien, vous vous rendez compte que ça veut dire que, dans les 50 ans qui viennent, il faut diviser par 4 le contenu en CO2 de l’énergie que l’on utilise. Voilà ce que signifie concilier croissance et lutte contre le changement climatique. Ca veut dire qu’il faut gagner 3% par an dans le monde dans son ensemble. Compte tenu du fait que les renouvelables ne sont absolument pas capables de suivre une croissance de 2% de la consommation de l’énergie mondiale à partir d’aujourd’hui et de couvrir 80% de nos besoins dans 50 ans, ça veut dire, en gros, lancer le plus gros programme nucléaire qui est jamais vu le jour, avec 1 ou 2 zéros par rapport à ce qu’a fait la France.

Donc le problème est d’une simplicité biblique, et là je ne parle que de 50 ans...

Diapo 36
Si l’on parle également de politique française, vous avez en France un truc qui s’appelle le Plan Climat, dont la presse fait de temps en temps de grands échos. Qu’est-ce que le Plan Climat ? C’est un simple document d’orientation, un document qui n’a pas de valeur réglementaire : quelques personnes dans l’administration font avaliser par quelques responsables politiques (comme d’habitude) un document dans lequel il est dit « ce serait bien de faire ceci, ce serait bien de faire cela » ou bien « on va faire ceci, on va faire cela ». Le « on » pouvant être des choses qui ont déjà été votées, déjà été décidées, etc... Donc, c’est un document d’orientation, ce n’est absolument pas une loi, ce n’est absolument pas un règlement, il n’y a pas de directive européenne disant « voilà ce que vous devriez faire, mettre la vignette à tant », etc... C’est un document d’orientation.

Ce document d’orientation, comme énormément de documents qui actuellement émanent d’à peu près n’importe où, continue à penser que les limites physiques de ce monde ne seront pas rencontrées du vivant des gens qui édictent les règles. En d’autres termes, ça continue à mettre les désirs des hommes au-dessus des lois de la physique. Moi je pense que ce n’est pas la bonne hiérarchie, mais c’est pourtant comme ça que c’est fait.
Si vous regardez un autre texte, qui était ce que l’on a appelé la Constitution européenne soumise à référendum il y a quelques mois, vous vous rendez compte que c’est un texte qui perfectionnait le Traité de Rome, c’est-à-dire qu’il continuait à donner la réponse à la même question qui est : comment l’on fait pour augmenter la production et les échanges ? C’était en gros le nerf de cette affaire.