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  4. Les castes en Inde : le problème des Intouchables

Compte rendu de la conférence : Les Dalits et la discrimination par les castes en Inde aujourd’hui

Décembre 2005

par le père Selva ARULNATHAN

Avertissement

Il s’agit d’une transcription de notes, à caractère donc non exhaustif, prises pendant la conférence-débat réalisée par le père Selva à l’Institut National Agronomique Paris-Grignon le 22 Mars 2005.

Conférence

Cinquante cinq ans après la rédaction de la constitution indienne qui abolit officiellement le système de castes et reconnaît à tous les Indiens les mêmes droits, les « Dalits », signifiant « oppressés », « écrasés » anciennement Intouchables, sont toujours les parias de la société indienne. La discrimination reste forte.
L’analphabétisation (le taux d’alphabétisation moyen des Dalits est de 25% contre 52% en Inde), le travail des enfants (115 millions d’enfants) et la malnutrition persistent. La mortalité infantile Dalit s’élève à 104,2 ‰ (contre 86,7 ‰ en Inde et 5 ‰ en France). Enfin, les agressions, viols et assassinats sont monnaie courante, d’autant que la création de mouvements d’émancipation des Dalits suscite convoitises et menaces.

Historique

Ce peuple fût autrefois heureux. Ils étaient les Nâgas, les premiers habitants de l’Inde. Ils formaient alors une grande civilisation, très avancée. Ils vivaient en effet dans de grandes cités où eau courante et assainissement existaient. Mais cette civilisation fût renversée par les Aryens, les Indo-européens qui envahirent le sous-continent indien il y a 4000 ans.
Depuis ce temps, ils sont traités d’intouchables, de non humains. L’oppression devint permanente, et religieuse.

Il y a de ce fait en Inde aujourd’hui 170 millions de personnes qui ne sont pas humains, soit 15% de la population. 200 millions si on compte les pays limitrophes où l’hindouisme est prédominant (Pakistan, Sri Lanka...). Les Dalits sont la plus grande minorité de l’Inde, encore largement opprimé. C’est pourquoi un des leaders Intouchables les plus célèbres, Ambedka, déclara que « La plus grande démocratie du monde a été construite sur du fumier. »

Origine

L’hindouisme est basé sur le système des castes. Dans le texte sacré des hindouistes, Barhma, leur dieu créateur, a créé les Hommes et leurs castes. De sa bouche sont sortis les Brahmanes, les prêtres. De ses bras sont sortis les Ksatriyas, les guerriers. De son ventre sont sortis les Vaisyas, les marchands. Enfin, de ses pieds sont sortis les travailleurs, les Sûdras. Nul part ne sont mentionnés les Dalits : ils ne sont pas dans la légende. Ils ne sont pas humains parce que non créés par le créateur.
Même lorsqu’ils se convertissent à la religion chrétienne, croyant y voir une amélioration, ils continuent d’y subir la discrimination : seuls 4% des prêtres et 3% des sœurs sont Dalits alors que 65% des chrétiens en Inde sont Dalits. L’Eglise a construit des écoles, développé des associations, mais ce sont toujours des personnes de hautes castes qui dirigent...

L’oppression actuelle des Dalits en Inde

(JPG) Quelques anecdotes pour mieux comprendre la souffrance subie par les Dalits.
Dernier exemple en date : le tsunami a été un traumatisme profond pour tous les Indiens. Au plus fort du traumatisme, les Dalits ont d’abord été acceptés dans les camps puis rejetés au bout de quelques jours par les personnes des castes supérieures. Il y a eu des aides gouvernementales accordées aux Dalits mais dans celles-ci ont été détournées dans certains villages, confisquées par les castes supérieures.
L’an passé, deux Dalits ont été punis pour avoir osé réclamé l’argent qu’ils avaient donné à une personne de haute caste, en échange d’une terre cultivable. La terre ne leur a jamais été donnée et brûlés au fer rouge, ils ont été forcés à manger et boire des excréments humains. En 2002, 5 Dalits sont morts pour avoir tué une vache sacrée. En réalité, ils avaient acheté une vache morte pour avoir sa peau et la vendre. Surpris en train de la dépecer ils ont été accusé de l’avoir tuée, et donc exécutés. La vache sacrée a donc plus de valeur que la vie de 5 Dalits. Autre tradition : lors de la construction d’une maison, les Dalits étant souvent employés pour réaliser les travaux les plus grossiers et douloureux. Lorsque la maison est finie, une vache sacrée est amenée et on considère de très bon augure qu’elle défèque et urine dans les recoins de la salle principale. Les Dalits qui ont construit la maison sont, quant à eux, emmenés derrière la maison, où ils reçoivent un peu à manger. Puis on les renvoie. Ils ne sont pas autorisés à pénétrer dans la maison qu’ils ont bâtie : ils la souilleraient.
A ces faits s’ajoutent le quotidien humiliant et douloureux.
Les Dalits sont forcés de vivre dans des quartiers séparés.
Dans certains lieux où l’on vend du thé, la boisson la plus répandue en Inde, il existe des verres pour les Dalits et d’autres pour les hautes castes afin que les Dalits ne souillent pas les autres.
Dans de trop nombreux villages, la femme Dalit est systématiquement violée par les hommes de haute caste avant son mariage. Les chiffres officiels font état d’une femme violée toutes les 6 heures, un homme tué par jour. En réalité ce serait plutôt un Dalit agressé toutes les 30 minutes.
Tenus à l’écart de la vie économique et sociale, on refuse également aux Dalits l’accès à l’éducation et à la formation en général.
Les quotas ne profitent qu’à de rares exceptions dont le président de l’Etat Indien (Mr Narayanan, élu en 1997) est "l’exemple alibi " par excellence.
L’oppression continue, morale et physique des castes est évidemment plus forte en milieu rural car l’anonymat des villes leur est profitable. Or, l’Inde est à 75% rurale. Et même en ville, un Indou ne vous fera jamais vraiment confiance s’il ne sait pas de quelle caste vous venez. Avant de savoir qui j’étais, je savais quelle était ma caste.
Heureusement, la société marchande ignore les barrières de caste : on ne refusera rien à un Dalit qui s’est enrichi par une réussite professionnelle. Le seul tabou qui résiste radicalement, c’est celui du mariage. Si urbanisé, si éduqué que l’on soit, on se marie dans sa caste.

Comment reconnaît-on un Dalit ?

Son nom, ses habits, son travail, l’endroit où il vit, tout affirme qui il est. La déformation se fait dès l’enfance. Aujourd’hui encore, quand on rentre dans son village, on continue de respecter sa caste et les règles associées, même avec un doctorat en poche. Il s’agit d’un état de fait.
En effet, dans l’hindouisme, il y deux théories importantes.
La première est celle de la pureté et de l’impureté : un Dalit est impur. Si vous l’approchez, vous devez vous purifier ensuite.
L’autre est la théorie du karma / darma-varna : le karma est ce que l’on est supposé faire au jour le jour ; le darma-varna est l’attitude à respecter dans sa caste. Il faut agir selon sa caste, ne pas franchir les limites imposées par les règles de sa caste. Or, la réussite et l’ascension sociale est contraire au darma-varna d’un Dalit, ce qui lui vaut l’opprobre générale.
Des Dalits réussissent pourtant : soit ils sont méprisés de par leur darma-varna, soit ils cachent leurs origines par tous les moyens et ne profitent donc pas à l’évolution des Dalits.

N’existe-il pas des actions locales ?

Chaque année, des mouvements d’aide aux Dalits se mettent en place mais soit avortent, soit ne se reconduisent pas au fil des ans. Ces actions deviennent des actions philanthropiques locales sous les pressions des proches des leaders. Il est difficile de s’attaquer à ses propres parents, à ses proches, à ses valeurs, à sa religion. Des actions locales internationales ou dirigées par les Dalits se mettent en place progressivement, mais elles doivent se nationaliser, grandir, pour abolir ce système de castes et d’oppression.
Le seul avantage de taille a été la mise en place d’une discrimination positive pour les Dalits dans les partis politiques et les universités : les Dalits ont un quota de personnes dans chaque parti, dans chaque université. Cette loi, la plus appliquée, a eu pour conséquence la réussite d’une minorité de Dalits et de faits de violence contre eux par jalousie.
Le gouvernement affiche en effet officiellement patte blanche sur l’oppression des Dalits. Il existe de nombreuses lois contre la discrimination et la maltraitance des Dalits. La constitution est particulièrement le fruit du leader Ambedka qui l’a rédigée, lui un Dalit. Une loi de 1996 a été promulguée contre les atrocités. Mais ces lois sont appliquées par des gens de haute caste. Donc, peu appliquées, surtout dans les villages. Des actions locales de défense des Dalits se mettent en place mais elles restent locales, et beaucoup de pressions et de violence s’exercent sur ses membres et ses victimes qui les dénoncent.
Il s’agit en fait d’un apartheid caché. Le gouvernement se prémuni de l’ONU en prétendant que c’est un problème interne de religion et non un problème relevant des Droits de l’Homme. Les Dalits ne se battent pas pour les Droits de l’Homme, ils se battent pour avoir le droit d’être des hommes.

Que pouvons nous faire en France ?

(JPG) En Inde, il y a surtout besoin de programmes d’éducation. Le savoir est le seul moyen de s’élever de sa caste et d’améliorer ses conditions de vie. L’école n’est pas interdite aux Dalits mais pas obligatoire non plus. Aller à l’école pour améliorer ses conditions de vie, c’est aller contre son darma-varna.

L’école est aussi le seul moyen de créer des leaders forts comme Ambedka.
Des actions de parrainage et d’organisation de projets de formation sont aussi vitaux. Avec un peu d’argent chaque mois pour quelques enfants, vous faites son éducation, son bonheur et son futur.
Ce peut être aussi des actions collectives pour mettre l’opinion internationale au courant des faits et montrer que nous nous sentons concernés par cet apartheid qui dure depuis des milliers d’années. L’apartheid en Afrique du Sud a été éradiqué grâce à la pression des gouvernements occidentaux pour 30 millions de victimes, alors pourquoi ne pas agir pour 170 millions ?

Une campagne a été lancée en ce sens, qui s’était donnée pour premier objectif de faire parler de cette question à la conférence mondiale contre le racisme de Durban en mars 2002. Le gouvernement indien s’est vigoureusement opposé à cette tentative, mais la cause a été tout de même entendue par les ONG et la presse.

Enfin, une petite action que vous pouvez faire c’est acheter et porter des vêtements créés par des femmes Dalits. Porter des vêtements créés par des Dalits, c’est prouver qu’ils ne sont pas impurs, c’est leur donner un droit à l’humanité. Acheter ces vêtements, c’est leur donner un peu d’argent pour développer des actions de soutien, et aider à améliorer leur condition de vie. C’est la revalorisation d’un peuple à travers le travail des femmes.

Pouvez-vous nous en dire plus sur Ambedka ?

Ambedka est considéré comme le père de la nation par les Dalits. Lui-même Dalit, il a été mis à l’écart à l’école mais a suivi une scolarité et une carrière brillante avant de s’engager pour la cause de la suppression des castes et de l’hindouisme.
Contemporain de Gandhi, il n’est pas pour autant son allié. La majorité des Dalits veulent faire descendre Gandhi de son piédestal de saint. En effet, lors de la lutte d’Ambedka pour la suppression des castes et de l’oppression des Dalits, Gandhi s’est opposé aux décisions de ce mouvement à de nombreuses reprises, notamment en jeûnant pendant de longs jours. En voulant perpétuer l’hindouisme et ses valeurs, auxquelles s’opposait Ambedka, Gandhi a perpétué le système des castes, bases de l’hindouisme, donc a permis à l’oppression des Dalits de continuer, oppression qu’il avait lui-même subie en Afrique.

Pour en savoir plus, consultez les articles du Point et du National Geographic de juin 2003.