Vous êtes ici 
  1. Accueil
  2. Conférences
  3. 2005-2006
  4. Les mouvements altermondialistes et les enjeux des forums sociaux

Compte-rendu de la conférence

Janvier 2006

Introduction - son parcours

Après l’Agro, j’ai travaillé dans le développement rural, au Brésil et en France avec toujours 2 axes de préoccupation importants :
-  La participation des personnes à la définition et à la réalisation de leurs projets. Avec une approche de la formation comme un processus d’autorisation, c’est à dire que la personne devienne auteur de sa propre vie et de son propre parcours
-  L’approche du développement agricole et rural : face aux enjeux posés à l’agriculture, comment construire de nouveaux systèmes, à partir de la réalité de chacun, de ses besoins et de ses contraintes, et en y intégrant les enjeux écologiques territoriaux et sociaux ? Comment les agriculteurs contribuent à dessiner et à construire un certain type de spécificité ?

J’ai toujours eu aussi, dans toute ma carrière, une implication assez importante dans les projets internationaux. Je suis brésilienne, alors même si j’ai beaucoup vécu en France, ma réalité de brésilienne, est une réalité très concrète pour moi. Et du coup l’altermondialisme et la mondialisation sont pour moi plus importants. En effet, cette interdépendance dans laquelle on se trouve au niveau mondial, le caractère planétaire des décisions approuvées, les problèmes auxquels on est confrontés : vu du sud, c’est quelque chose de très pratique, on ne peut pas le penser autrement et du coup, on ne peut qu’avoir cette vision internationaliste, du fait des rapports de forces et du monde dans lequel on vit.

Ces dernières années, je travaille au niveau d’un collectif qui s’appelle « Nouvelles Richesses » qui part de l’idée que la façon dont la société compte et représente sa richesse est un choix de société et que notre façon de compter actuelle, basée principalement sur les flux monétaires, n’est plus capable de prendre en compte les enjeux et les problématiques auxquels nous sommes confrontés, en particulier les enjeux écologiques et sociaux. Et qu’on est tout à fait en droit de remettre en cause ces choix-là et de se construire d’autres façons de dire, de représenter et du coup d’avoir des instruments d’évaluation des politiques autres que ceux d’aujourd’hui. Pas toujours très facile à faire dans le concret, dans le quotidien.

Conférence

Pour aborder cette question, l’idéal serait sans doute de repartir en arrière, sur ce que sont les mouvements altermondialistes, ce qui les a fait naître, leur histoire, etc.... Je ne crois pas que ce soit une chose facile, ou même possible, tant ceux qui composent ce mouvement sont divers, variés, avec des histoires singulières... Mais on peut tout de même poser quelques repères récents qui aident à la compréhension de l’apparition de ces mouvements sur la scène publique.

-  Le premier repère, ce sont les années 90 :
Chute, du mur de Berlin, effondrement des régimes communistes, une certaine démoralisation du socialisme, etc..
Et l’impression d’impuissance d’une majorité de citoyens, une impression d’absence d’alternatives à proposer à ce que Ignacio Ramonet a nommé, par un terme qui est aujourd’hui presque passé dans le langage courant, la "pensée unique", c’est-à-dire la suprématie de l’économique débarrassé de toute préoccupation sociale, les théories du marché comme seul lieu possible de régulation, bref un capitalisme (un arbitrage en faveur des revenus du capital au détriment de ceux du travail) triomphant, totalement indifférent à l’égard des coûts humains et écologiques des activités.

-  2° repère : 1998, les négociations sur l’AMI (Accord multilatéral sur les Investissements)

Les dispositions de l’AMI permettraient notamment à une multinationale de traîner un Etat en justice (devant une nouvelle juridiction internationale prévue par le traité) dès lors que des réglementations de cet état créent des différences de traitement entre les investisseurs nationaux et étrangers, ou encore s’ils créent des conditions de concurrence déloyale. Ces dispositions semblent anodines, mais leur portée touche presque tous les domaines de l’intervention des Etats. Ainsi, les lois en matière de protection de l’environnement pourront être annulées si elles sont plus sévères que dans d’autres pays où l’investisseur est établi. De même, les subventions versées par les états au secteur culturel, ou à l’éducation publique, sont autant de conditions de concurrence déloyale par rapport à des pays où ces secteurs ne sont pas subventionnés par l’état. Avec l’AMI, les "investisseurs" pourront exiger l’annulation des lois nationales, et obtenir des états une indemnisation financière du préjudice subi. Concrètement, l’AMI signifie l’abdication des Etats en faveur des multinationales, et la fin de tout pouvoir réel des gouvernements élus.

Les textes de cet accord, discuté dans le plus grand secret au sein de l’OCDE, ont été rendus publics par une organisation américaine appelée "public citizen", et relayés en France notamment par le Monde Diplomatique. Les réactions à ce que proposait cet accord a fait naître un mouvement social de protestation, qui, fin 1998, a amené la France à se retirer des négociations, ce qui a finalement empêché la signature de cet Accord.

-  3° Repère : la multiplication (boostée par la "victoire" sur l’AMI) de contre sommets et de manifestations de protestation lors des grandes réunions des institutions internationales.
La plus connue est sans doute celle de Seattle (en 1999, en contrepoint à la rencontre de l’OMC qui devait relancer la tournée des négociations au sein de cette institution, en particulier en ce qui concerne l’agriculture), et qui s’est suivie par beaucoup d’autres, ex : Washington (Avril 2000, FMI et Banque Mondiale) etc...

-  4° repère : le débat qui a fait naître, en France en particulier, l’expression "altermondialisme", et qui a permis de recadrer, en quelque sorte, les orientations principales de cette galaxie de mouvements, et qui est résumée par la phrase clé "un autre monde est possible", ou plutôt, comme on l’entend de plus en plus souvent "d’autres mondes sont possibles".
C’est le sous-commandant Marcos qui dit : "il ne s’agit pas de bâtir un autre monde possible, mais un monde qui accepte tous les autres mondes possibles".

C’est dans ce contexte que naît le Forum Social Mondial.

Trois idées au départ :
-  dans cette montée du capitalisme triomphant, l’importance que prenait, du moins médiatiquement, le Forum Economique Mondial qui se réalisait tous les ans à Davos. Il réunissait de grands entrepreneurs, penseurs, hommes politiques, et était le lieu (ou un lieu symbolique) où se construisait la théorie et peut-être surtout la pratique de cette pensée dominante, présentée comme seule possible.
Alors, s’il y avait un Forum Economique Mondial, pourquoi pas un Forum Social Mondial, (où l’économie est au service des humains) aux mêmes dates que Davos, pour construire la pratique d’une mondialisation sociale ?

-  passer d’une phase surtout marquée par des actions de protestation à une étape de construction d’alternatives, de réponses concrètes aux défis de la construction d’un autre monde possible, d’un pas en avant qualitatif par rapport à l’ensemble des manifestations qui s’organisaient.

-  la création d’un espace pour la consolidation d’un nouvel acteur politique : la société civile, dans chaque pays et au niveau planétaire.

Cette idée, lancée par deux brésiliens, a reçu rapidement l’appui du monde diplomatique en France, puis des différents réseaux composant ce milieu hétéroclite qu’est l’altermondialisme...et a surpris tout le monde par l’ampleur qu’il a pris, et s’est imposé comme un acteur moteur dans le panorama politique de ces années.

Il est peut être important de donner quelques chiffres, qui donnent la mesure de l’ampleur du phénomène.
2001 - 1° forum - 20.000 participants
2002- 50.000
2003 -100.000
2004- Inde - Près de 120.000
2005- 150.000
En plus, la multiplication des rendez-vous, avec des forums régionaux, continentaux, thématiques,

Alors ces chiffres ne donnent effectivement que le côté quantitatif du processus, et sont eux-mêmes à interroger.
Par exemple, qui sont ces personnes, d’où viennent-elles ? Certains posent même la question de la création d’une jet-set de l’altermondialisme.... Il est vrai que la participation de "simples citoyens" n’est réelle que pour ceux du pays accueillant. D’où l’idée de forums régionaux, continentaux, locaux et d’un FSM qui se balade d’un côté à l’autre de la planète.

Mais si l’on essaie d’aller un peu plus loin dans le regard et de s’interroger sur les défis actuels que vivent ces mouvements et/ou les forums.
Certains, face à cette question, sont tentés de chercher et de donner des réponses en termes de thématiques et d’orientations prioritaires que ce mouvement devrait prendre dans ses luttes et dans la définition d’actions, tentés de dire aussi que les Forums "n’aboutissent" pas, que ce ne sont que des grandes "foires".

On peut toujours faire le point sur ce qui a été débattu dans les derniers forums, car à minima ils montrent les grands nœuds de problématiques auxquelles les personnes présentes s’attellent. Si l’on prend l’agriculture, par exemple en 2005, regardons les thématiques présentes :
-  la question de l’eau : très très fort
-  souveraineté alimentaire et accords internationaux
-  agendas 21
-  changements climatiques, Kyoto,...
-  préservation des écosystèmes

On peut essayer de voir les actions qui en découlent aujourd’hui. Mais en réalité, je préfère insister sur ce qui me semble être les points clé des forums, car ce sont eux qui :
-  expliquent (du moins en grande partie) son succès,
-  et qui pointent, à mon avis, sur les principaux défis que vit aujourd’hui le mouvement altermondialiste et tous ceux qui luttent et essaient de construire des alternatives à la barbarie (car pour moi cela se pose en ces termes, si l’on regarde seulement les inégalités criantes sur la planète).
-  ces points clés se situent dans les options méthodologiques, ce qu’on pourrait appeler le format du forum, qui cherchent à construire d’autres façons de faire de la politique.

Deux grands éléments dans ce format, qui nous permet de pointer l’essentiel. Je les pointe car ce sont ceux qui font débat, et pour cause....

-  l’auto-organisation, ou l’organisation en ateliers. Au départ, on avait conférences et ateliers, et puis, petit à petit, on arrive à des formats seulement d’ateliers, tout simplement parce que c’est là que les gens vont, veulent aller (le forum qui s’est tenu en Inde, et où il y avait la plus forte proportion de personnes en situation de précarité, a été une marque forte dans cette évolution). Ce qui est derrière ?

  • un espace d’échange, c’est à dire qui reconnaît la diversité des actions et des sensibilités dans les tentatives de construire d’autres mondes
  • la multiplicité des initiatives qui peut permettre à chacun de faire, à son niveau ?
  • la rencontre de points d’appui et la création de nouvelles initiatives et alliances. La recherche de l’intelligence collective, le croisement des savoirs et des actions.
  • une action en réseau qui permet l’expansion de la participation.
  • participer à ces Forums est devenu alors une opportunité de connaître beaucoup de ce que se fait pour construire un monde nouveau, et de s’y engager.

-  L’absence de déclaration finale : Ce qui est derrière ?

  • le fait que la question ne soit pas de remplacer la "pensée unique" par une autre pensée unique, bannière derrière laquelle tous se rangeraient. Mais une mise en réseau
  • le fait que la transformation politique ne s’opère pas en projetant dans le futur un modèle idéal, mais elle se construit d’abord, ici et maintenant, dans la multiplicité des expériences concrètes qui donnent corps et forme à l’autre monde possible. Le changement réel, concret, ne peut se réaliser depuis le pouvoir central (même s’il faut qu’il se concrétise ensuite par des lois). Exemple des femmes (Benasayag)
  • ce qui suppose d’apprendre à travailler dans la diversité, et plus loin, d’en faire un matériau positif, d’accepter la pluralité, et donc l’altérité, de construire les désaccords, et non les fuir ou les régler par l’autoritarisme. En fin de compte, de changer son rapport au pouvoir (on ne cherche pas le pouvoir), du pouvoir SUR au pouvoir DE (pouvoir de faire = pouvoir créatif).

En fin de compte, je crois que le message principal du format forum, et le défi majeur de notre siècle pour faire face aux enjeux auxquels nous sommes confrontés (et l’urgence, face aux inégalités et à la question écologique.), c’est la certitude qu’un monde nouveau ne pourra jamais se construire avec les vieilles pratiques. Les Forums ne seront pas le moyen par le quel nous construirons un autre monde. Il ne changera pas le monde. Ce qui changera le monde, c’est la société toute entière.

Il s’agit alors pour moi d’une efficacité d’action personnelle et collective à rechercher, qui engage chacun, à un double niveau :
-  Dans le fait que nous ne sommes pas hors du monde, nous sommes le monde, et pour reprendre la phrase de Gandhi (« il y a suffisamment de ressources sur notre planète pour répondre aux besoins de tous, mais pas suffisamment pour satisfaire au désir de possession de chacun »), nous avons tous à nous réinterroger sur notre propre rapport au pouvoir et à l’avoir.
-  Dans les pratiques qui permettent l’expansion de la participation, qui engagent toute la société, chaque citoyen dans ses actions et dans ses comportements. C’est Vaclav Havel qui dit que « le changement politique n’est pas la cause du réveil de la société, mais sa conséquence finale".

Dans la fleur du logo des débats de l’agro, vous avez noté différentes thématiques.
Je ne peux que vous encourager à les approfondir, et à y trouver, dans celles qui vous semblent, à chacun, les plus importantes, les moyens d’agir à votre niveau et en réseau avec d’autres...