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  4. Comment la question de l’éthique se pose-t-elle au chercheur ?

Compte-rendu de la conférence

Janvier 2006

Présentation Ingénieur. Recherche en physique, puis en neurobiologie, biochimie et actuellement en immunologie (SIDA, vaccin) à la Pitié Salpetrière. Prêtre à la Mission de France, qui lui a demandé de continuer dans la recherche. Il s’est alors orienté vers la biologie.


Qu’est-ce que l’éthique ?

C’est un terme récent, on n’en parlait pas il y a 20 ou 25 ans. Les problèmes éthiques existaient mais le terme n’était pas utilisé. La question repose sur une confrontation entre science et religion, notamment à travers les fondamentalismes. On peut citer par exemple la notion d’Intelligent Design.

Intelligent Design (« Dessein intelligent ») : mouvance aux Etats-Unis qui présente une facette scientifique et est confrontée au darwinisme. Bush pense que cette notion doit être enseignée dans les écoles. Et plus de la moitié des Américains préfèrent le créationnisme au darwinisme. L’Intelligent Design est soutenu par :
-  Des scientifiques. M.Behe « La complexité de la cellule est irréductible », autrement dit une cellule n’est pas une addition de composants. Si on enlève un élément de la cellule, celle-ci n’est plus viable, elle ne résulte donc pas de l’évolution, il y a une intelligence derrière.
-  Dans des écoles
-  Des gens pour qui le darwinisme détruit les valeurs auxquels ils croient. Ils s’appuient sur un darwinisme social (libéralisation, ...) qu’ils n’acceptent pas.
-  Dans le Sud des Etats-Unis, où les descendants des pionniers américains puritains « prennent une revanche sur la Guerre de Sécession ». Mais le premier point est le plus important selon Philippe Deterre.

Fondamentalisme : c’est un courant, une dérive dans toutes les religions monothéistes qui lit les textes (Bible, Torah, Coran) à la lettre et ne cherche pas de symbolique dans ces textes. Les conséquences de ces dérives sont le créationnisme ou l’idée que la politique doit être soumise à l’ordre religieux.

1) Quelques cas et des problèmes

1.1) Millikan et Ehrenhaft : y a-t-il une charge quantique ?
Robert Millikan est lauréat du prix Nobel en 1923, pour avoir démontré la nature quantique de la charge électrique de la matière, et avoir mesuré la charge la plus petite, à savoir l’électron. En 1910, la controverse faisait rage avec son contradicteur de l’époque le viennois Félix Ehrenhaft, qui lui aussi cherchait à mesurer la charge minimale. Tous deux prenaient des mesures précises mais Ehrenhaft prenait en compte toutes ses mesures et concluait qu’il n’y avait pas de charge élémentaire. Alors que Millikan triait des données... et avait raison. Ehrenhaft était-il plus intègre que Millikan ? Selon les critères actuels, oui, mais Millikan savait vers où il voulait aller, il avait une idée et a fait des recherches pour la démontrer. On a toujours une idée derrière la tête quand on recherche, même si parfois on n’a pas ce qu’on veut.

1.2) Le rapport entre jeunes chercheurs et directeurs de laboratoires
Cf. l’affaire Bishop & Varmus (prix Nobel 1989) leur post-doc de l’époque Dominique Stehelin, et la polémique emmenée par le Premier Ministre de l’époque Jacques Chirac. Bishop et Warmus ont découvert les oncogènes, Stehelin, aujourd’hui chercheur, a travaillé avec eux mais n’a pas eu le Prix Nobel (qui est décerné a celui (ou ceux) qui mène(nt) le projet de recherche jusqu’au bout). Au passage, un autre problème : celui des signatures. A qui appartient une découverte ? Qui signe une publication et dans quel ordre ?

1.3) L’affaire Schön
Le 25 septembre 2002 est un jour noir dans l’histoire de la physique. Ce mercredi-là, une commission d’enquête présidée par Malcolm Beasley, spécialiste de supraconductivité à l’université Stanford, rend public le rapport qu’elle a remis la veille à la direction des Bell Laboratories de Murray Hills, dans le New Jersey. Après plus de quatre mois d’enquête, elle conclut que Hendrik Schön, un jeune physicien d’une trentaine d’années employé par cette entreprise, s’est rendu coupable de l’une des plus grandes fraudes scientifiques jamais révélées. Le bilan est accablant. Parmi la centaine d’articles signés par Schön depuis son arrivée aux Bell Labs en 1998, la commission en a examiné 25. Dans 18 d’entre eux, des données ont été manipulées, dans 7 des données sont trop précises pour être crédibles ; 5 articles présentent des résultats contradictoires avec la physique connue et 11, au contraire, des résultats anormalement proches de la théorie.
Il s’agissait ni plus ni moins de faire des transistor et des supraconducteurs avec des matériaux organiques simples. Plutôt que d’ajouter chimiquement des impuretés, il s’agissait d’injecter des charges électriques supplémentaires grâce à un fort champ électrique (principe du transistor à effet de champ)
C’est une grande fraude mais le directeur de Schön croyait trop en ses résultats. La croyance a bien un rôle important dans la recherche. Mais il faut bien que dans la recherche les collègues aient confiance entre eux ? Bien sûr. Mais les chercheurs sont des humains. Ils peuvent faire des erreurs. Et ce n’est pas un homme, mais tout un système qui doit être mis en cause, en particulier le prestige du magazine, et du laboratoire.

1.4) Le Téléthon et la question du financement de la recherche publique
Philippe Deterre connaît des chercheurs qui sont intervenus au cours du Téléthon, mais une fois ou deux seulement, car c’est difficile de parler de science en quelques minutes à la télévision. C’est une opération commerciale, qui leur fait dire les choses de façon déformée, voire le contraire de ce qu’ils pensent. Cet exemple illustre les problèmes de la relation science - société. Par ailleurs le Téléthon récolte 99 millions d’euros ce qui équivaut à la moitié du budget du CNRS pour la recherche en biologie. Donc un petit secteur (les maladies neuromusculaires) a à sa disposition presque autant de fonds que la recherche publique.

1.5) Dolly et le clonage
Que faut-il dire sur le clonage ?
C’est la responsabilité des scientifiques : il doivent dire « voila ce qu’est le clonage ». En France, le mot clonage a changé de sens avec Dolly, alors que le mot n’apparaît pas dans l’article de Wilmut et al. (en effet ils utilisent l’expression de « transfert de noyau dans une cellule »). Il s’agit d’un mot de l’éditeur (a flock of clones). Depuis, le mot « clone » ne désigne plus un ensemble de cellules identiques, mais un individu dont l’ADN nucléaire est identique à celui d’un autre. En fait nous faisons tous du clonage (développement de moisissures dans un pot de confiture, ...) ! Les chercheurs ont la responsabilité d’expliquer ce que le clonage, la cellule, ...

2) Une mise en perspective

Philippe Deterre « voit les choses de cette manière » :

La déontologie est ce qui fait le lien entre l’Amont (Qu’est-ce qu’une science ? ...) et l’Aval (Quel statut pour le chercheur ? ...)

2.1) La déontologie du chercheur scientifique
-  Le traitement des données et des résultats
-  La publication : qui signe ? la pression à publier
-  Les relations avec les collègues
-  Les buts poursuivis : les motivations personnelles, les obstacles (examens, promotions,...)

2.2) En amont
-  Ce qu’est une science, une méthode scientifique : l’épistémologie
-  L’histoire des sciences (grecs, arabes, ...) et leur émancipation par rapport aux mythes. Il faut certainement une vision désacralisée de la nature pour se tourner vers les sciences expérimentales
-  La manière dont les cultures différentes (japonaise, hindoue, tzigane,...) et les différentes religions ou traditions spirituelles (chrétienne, musulmane, juive, bouddhiste) se saisissent des résultats de la science
-  Quel rôle joue la science à ce niveau ? Est-elle simplement critique ou est-elle un mode de pensée parmi d’autres, une idéologie parmi d’autres ? On trouve beaucoup de scientifiques et d’ingénieurs parmi les fondamentalistes et les membres de certaines sectes... Comment faire cohabiter esprit scientifique et fondamentalisme ? Cela parait incompatible et incompréhensible en France. Mais par exemple la plupart des terroristes du 11/09 étaient des ingénieurs.
-  Qu’est-ce qui fait chercher les chercheurs ? la curiosité ? l’attrait de la connaissance ? Cela veut dire quoi avancer ?

2.3) En aval
-  Quel statut pour le chercheur ? Etat, université, firmes privées, ...
-  Politique et économie : qui doit payer ? quel contrôle ? quelle législation ? rôle des associations « caritatives » ?
-  Le droit et l’éthique : Comment légiférer ? Questions de bioéthique, ...
-  Peut-on utiliser des cellules souches issues d’embryons congelés voués à la destruction ? Il y a un projet de changement de loi. Le droit doit trancher sur la question. Mais qu’est-ce que la vie ? En fait elle a commencé à l’origine de la Terre ? Mais à l’échelle de l’individu ? La science ne tranche pas.
-  Science et médias
-  La question particulière du génie génétique qui a affaire avec des ressorts profonds de la culture : l’histoire, la conception de la nature, la peur des « manipulations » et des scientifiques fous, les mythes récurrents de l’humanité, le diagnostic prénatal, les maladies génétiques et les prédispositions génétiques, le problème des assurances et des embaucheurs, le marché économique potentiel, le fait que les éventuelles manipulations transgéniques des ingrédients alimentaires touchent à l’alimentation (naturelle ? saine ?), la transgénèse végétale et le principe de précaution (maintenir la biodiversité)

3) Une proposition

La recherche ne doit pas se placer à côté de la société, elle n’est pas sans intéraction avec la société, or la société revêt une composante religieuse. Les scientifiques doivent savoir qu’il y a toujours une confrontation possible avec certaines catégories, certaines croyances. La question particulière « science et croyance » : il y a de la « croyance » dans toute activité humaine, y compris la science. Les « croyances » que sont les religions sécrètent aussi des représentations qui viennent en confrontation avec les représentations cosmiques issues des sciences. La séparation croire/savoir ne recoupe pas la séparation foi/sciences. La science ne nous montre pas des évidences mais va contre le bon sens et cela peut déstabiliser ou gêner.

4) « Quel est l’avis d’un prêtre sur le problème des embryons ? »

Il y a 2 aspects importants :
-  un aspect pratique : Que veut-on faire ? En effet le plus important est l’intention que l’on a (ex : bébé médicament, ...). Il va falloir que ce soit encadré par la loi.
-  un aspect moral et éthique : A-t-on le droit d’utiliser ces cellules, qui dans une femme peuvent donner un enfant ? Il y a plusieurs positions :

  • même en cas de fécondation normale, 8 fois sur 10, les ovules fécondés sont évacués naturellement sans que la femme le sache. (Et ce n’est pas un avortement).
  • problème religieux : fécondation est synonyme de vie, donc on ne peut toucher à l’embryon.

Par exemple, un couple a voulu avoir un enfant, des embryons surnuméraires ont été produits mais aujourd’hui ce couple ne veut pas plus d’enfants. Pour les protestants l’utilisation des ces embryons surnuméraires par la recherche pourrait représenter une seconde finalité de ces embryons. Pour les juifs, il faut voir au cas par cas, car tout dépend de l’intention. Pour les musulmans, on peut utiliser ces embryons à partir de 40 jours après la fécondation. Les catholiques sont contre l’utilisation des embryons pour la recherche. Pour Philippe Deterre, l’Eglise catholique présente une idée de départ intéressante dans le sens où elle rappelle que ce sont des êtres potentiels. Concrètement l’utilisation d’embryons pour la recherche conduit à leur destruction, or l’Eglise est contre l’avortement. Un élève fait cependant remarquer que ces embryons peuvent représenter un espoir dans la recherche sur certaines maladies génétiques. Philippe Deterre rappelle que actuellement en France, l’utilisation d’embryons pour la recherche est interdite. Mais n’est-ce pas aux parents de décider ? Si bien sûr, mais dans certains cas, on ne peut plus demander aux parents (décès, divorce, ...) Pour l’Eglise catholique la vie commence à la fécondation, mais Philippe Deterre fait remarquer que l’embryon vit encore pendant 24 heures sur les réserves d’ARN maternel. Donc, il est d’accord pour considérer que la vie commence à la fécondation pour fixer une limite, et non dans une optique scientiste. L’espoir actuel est de prélever des cellules souches (dans le cerveau, les os, ...) et, par culture, d’obtenir des cellules du tissu désiré. Mais quel est le statut de ces cellules ? Car elles peuvent donner un embryon si on les met chez une femme.

Il y a encore beaucoup d’autres questions qui se posent. Donc, ce qui est important c’est d’avoir des repères. Qu’est-ce qui fait grandir la relation humaine ? Si des parents décident de faire un enfant pour en sauver un autre et que cette décision est mûrement réfléchie, pourquoi pas ? Dans le cas de l’avortement pour les femmes violées, Philippe Deterre pense qu’il faut d’abord écouter attentivement ces femmes, avant de juger et réfuter. Il ne faut servir ni la mère, ne l’embryon, mais avant tout le relation qui se crée entre les deux. Joël Priolon fait remarquer que ces questions sont, parmi les questions philosophiques soulevées par les sciences, les plus dures à résoudre. En fait, il y a beaucoup d’angoisses. La technique est là, elle peut beaucoup, mais doit-elle décider ? Par exemple, un couple veut faire une amniocentèse pour savoir si l’enfant est trisomique. Pour Philippe Deterre, la meilleur manière d’agir pour le médecin serait d’accepter de faire ce test mais seulement après avoir obtenu la décision des parents au cas où l’enfant serait trisomique. Malheureusement aujourd’hui on observe une certaine « idolâtrie » des gens face à la technique, alors que celle-ci devrait être au service de nos décisions.